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mercredi 15 novembre 2017

[avis] Marche à l'étoile de Hélène Montardre




Au mois d’août j’avais eu un gros coup de cœur pour Underground Railroad de Colson Whitehead, Marche à l’étoile est un roman jeunesse traitant du même sujet, certes différemment, mais avec autant d’émotion.

Cher lecteur ; que tu lises des romans jeunesse ou des romans adultes, que tu t’intéresses à la cause esclavagiste, à tous ces gens qui ont œuvré dans le plus secret au péril de leur vie pour sauver des esclaves en fuite avant la guerre de Sécession, il te faut lire ces livres.

J’ai dévoré ce roman jeunesse ; passionnée autant par l’histoire de Billy en 1854 que celle du deuxième personnage qui apparaît à la moitié du livre, Jasper en 2013.

Billy a 15 ans quand celle qu’il considère comme sa grand-mère dans la plantation d’East Mill en Géorgie lui confie un secret, un nom français et un paquet contenant une seule boucle d’oreille, une étoile sertie d’or. 
Un jour quand le maître l’appelle dans la grande maison il sort son trésor, directement il est accusé de vol. Un esclave ne possède rien et sûrement pas un objet de valeur.
Il n’a d’autre choix que de fuir et de suivre l’étoile que les vieux de la plantation racontait aux enfants comme une fable, suit l’étoile elle te mènera toujours au nord.
C’est ce que Billy va entreprendre, une marche à l’étoile.
Sur sa route, il croisera bon nombre de gens travaillant pour l’Underground Railroad et fuira le chasseur d’esclaves en fuite Kingsburry qui a toujours l’air de savoir où il se trouve. 
Son but rejoindre le Canada.

« Marche à l’étoile, Billy. Marche à l’étoile, même si elle est très haute ! L’Étoile du Nord mène à la liberté… » La liberté… le mot lui donna le vertige.

2013 ; état du Maine, Jasper vient d’enterrer son grand-père. 
Il range les affaires de son aïeul et tombe sur un vieux cahier relatant le périple d’un esclave qui porte le même nom de famille que lui. 
Pour Jasper sa vie bascule, il ne s’était jamais interrogé jusqu’alors à ses origines.
 Il était américain voilà tout, mais cette découverte remet toutes ses certitudes en branle. 
Ce cahier l’obsède, il veut partir en quête de ses racines. 
Nulle part, il n’existe de registres, ni même un musée sur la traite des esclaves et des bateaux négriers. 
Ces gens étaient arrachés à leur tribu, leur famille parfois (souvent) séparée de leurs enfants, affublés d’un nom chrétien à leur arrivée dans l’une des plantations du sud. 
Des musées sur l’immigration des Russes, des Européens qui voyait dans les États-Unis une terre de promesse, de liberté et de travail au début du 20e ça oui ça existe.
Tout ce qui a été l’exploitation des esclaves c’est comme si le pays voulait gommer ce pan de leur histoire et pourtant bon nombre d’Américains sont des descendants de ces esclaves.
Jasper est loin de deviner le pays où va le mener sa quête identité ni la superbe histoire qu’il va mettre au jour.

Si j’ai préféré la partie se déroulant lors la fuite de Billy où l’on traverse plein d’états ; Hélène Montardre décrit à merveille les paysages tout comme le véritable enjeu de l’Underground Railroad.
Jasper m’a aussi ému dans sa quête d’identité alors que Billy lui était en quête de liberté.
Deux personnages admirablement construits.
Des personnages qui pourraient avoir existés, leur histoire peut être celle de milliers d’entre nous.
Combien d’entre nous connaissent réellement les branches éloignées de leur arbre généalogique ?

Un roman jeunesse très bien écrit sur la cause esclavagiste, il en existe très peu, je pense même que c’est le premier que je lis, il plaira aux jeunes, mais aussi aux adultes.

C’est fort en émotion, on craint tout du long pour Billy, c’est poétique, une écriture belle, fluide, immersive et cinématographique tellement les lieux sont admirablement décrits tout comme les protagonistes rencontrés. 
Vous aurez le cœur serré plus d’une fois et c’est en apnée que vous lirez la fuite de Billy.
L’intrigue du bijou et ce nom français renforcent encore le suspens, il vous faudra faire preuve de patience, car l’auteure ne vous délivrera pas vite le mystère.
Une histoire qui finit dramatiquement, mais qui n’en est pas moins belle.

L’histoire de Jasper est tout aussi émouvante, la quête des racines, l’importance du nom, les secrets de famille. 
Ce jeune homme est bouleversant dans sa démarche de rendre justice à cet homme qu’il n’a pas connu et n’a jamais entendu parler.

Le lien entre Billy et Jasper, le dénouement est très bien amené, le fil rouge qui les unit traverse le temps et les épreuves.
Un final très émouvant et fort en image.

Les mots sont justes, l’Undergrond Railroad bien raconté sans trop de détails atroces qui pourraient rebuter les lecteurs, les croyances des quakers bien racontées, une histoire de valeur, de justice, de l’importance du nom et de l’équivalence de l’homme qu’il soit blanc ou noir c’est un être humain.

« Jamais Billy n’avait rencontré un Blanc comme lui. Un blanc pour qui la couleur de peau ne comptait pas »

Je ne connaissais pas encore l’auteure, mais il me tarde de lire d’autres de ses romans.
Je ne peux que le conseiller à tous ; lecteurs, professeurs, élèves, bibliothécaires, à l’heure actuelle où le racisme est toujours d’actualité ; il me semble important de donner de tels livres à lire aux plus jeunes générations.


« Je suis cette montagne de pierre qui se dresse, non loin d’Atlanta, en Géorgie. Je suis le vent qui souffle sur les forêts des Appalaches. Je suis la douceur qui règne dans la clairière de la Swann Cabin, là-bas en Caroline du Nord. Je suis les ruisseaux, les torrents, les rivières et les fleuves qui coulent inlassablement vers l’océan. Je suis le marais secret de l’embouchure de la James River, en Virginie. Je suis les neiges du Vermont. Je suis aussi New York, cette ville où j’ai bâti mon foyer (…), mais je ne suis pas que cela. Je viens d’ailleurs, et une partie de moi est aussi cet ailleurs. Je suis l’Amérique, et je suis aussi deux autres pays. »

Marche à l'étoile de Hélène Montardre- Roman jeunesse, historique, esclavagisme - 448 pages, 14.90€ - Edition Rageot, en librairie depuis le 13 septembre 2017
mercredi 18 octobre 2017

[Avis] Sirius de Stéphane Servant



Kid, je vais m’adresser à toi, toi, qui du haut de tes 5 ans plus ou moins, de toute façon je ne pense pas que tu attaches grandes importances aux chiffres, tu as donné une magnifique leçon de vie à l’adulte que je suis.
Ce soir en regardant les étoiles je penserai à toi et je chercherai s’il y a une "zetoile filante". Oh Kid combien tu vas me manquer, toi, Avril, Un, Esope, Sirius et Artos.
Merci à ton créateur, Stéphane Servant d’avoir encore une fois, apporté tant de magie durant ces quelques heures où j’ai cheminé à tes côtés.

Dans ma vie de lectrice, il y a des livres qui m’ont marquée, celui-ci en fait partie, j’espère pouvoir le transmettre, répandre tes mots, ton innocence tout en sagesse, ta bienveillance autour de moi. Toi, petit bonhomme, tu as tout compris en la vie. Merci.

Stéphane Servant nous entraîne dans un récit post-apocalyptique ; roman destiné, à la base pour les adolescents je le conseillerais à tous les adultes amoureux des mots, bienveillants, amoureux de la nature et de tout ce qu’elle a à nous offrir de beau, des arbres aux animaux.
Il signe une fois de plus un roman d’une immense beauté, on retrouve son langage empreint de poésie, d’image, d’onirisme. 
Tout en simplicité il vous fait réfléchir sur la bêtise de l’homme, sa méchanceté surtout envers ce qu’il ne comprend pas, la nécessité de ce retour aux sources, de tendre l’oreille, d’ouvrir ses yeux bien grand pour voir, tellement voir et ressentir tout ce qui est beau autour de nous. 
Que l’amour existe, même entre des êtres de natures différentes, qu’il n’est pas impossible de communier avec la nature, de comprendre ses animaux. 
Il nous pousse au questionnement autour de la culpabilité, de la tristesse, de la vie simple au lieu de toute cette société dé surconsommation.

Vous allez suivre Kid et Avril, réfugiés dans un chêne majestueux depuis plusieurs années ils vont, un jour, rencontrer Sirius. 
Obligés de fuir leur refuge, ils s’engagent dans un road-trip. 
Au cours de leur voyage ils rencontreront des hommes bons comme le conteur, diront adieux à d’autres comme Madame Mô pour accomplir leur destinée.

Alors oui c’est avant tout un roman d’aventures et de complicité avec les animaux à travers le personnage de Kid, mais c’est aussi la plus belle fin du monde qu’il m’ait été donné de lire.

Les réflexions sont fortes, intenses, bouleversantes, j’ai pleuré et j’ai ri. 
Le personnage de Kid, ce petit garçon est entré au plus profond de mon cœur et n’en sortira pas.
Ce petit bonhomme vous posera des questions comme : en quoi l’être humain serait supérieur aux animaux, pourquoi s’acharner à détruire les forêts le poumon de notre terre, pourquoi s’entretuer parce que nous sommes de confession différente, de nationalités différentes ? 
Une profonde réflexion sur les croyances aussi. 
Est-ce que l’homme n’est pas le responsable de la destruction de la planète ? 
Tout ceci est dit avec simplicité et onirisme à travers les échanges et dialogues que peuvent avoir les principaux protagonistes, pas de jugement posé, juste des constats, à vous d’adhérer ou pas ; pour moi, c’est un immense coup de cœur.
 La beauté est vue à travers l’âme et le cœur de Kid, le profond amour qui le relie à Avril et à ses compagnons d’aventures, le mal est vu à travers les étoiles noires.

Je ne peux vous en raconter plus, mais si, comme moi, les mots ont pour vous une importance particulière, si vous aimez la nature et les animaux ce livre est fait pour vous.

À lire de toute urgence et à parler autour de vous. 
Les vrais héros ne sont pas ceux auxquels on pense.
L’auteure, une fois de plus, m’a complètement conquise, un de mes rêves serait de le rencontrer pour juste lui dire merci. 
Si vous ne le connaissez pas, lisez-le, je vous assure, que vous ne le regretterez pas.


Collègues bibliothécaires, professeurs faites-le lire aux ados que vous côtoyez, imprégnez-vous de cette magnifique histoire. 

Sirius de Stéphane Servant - Young Adult/jeunesse - Aventures - Post-apocalyptique - 474 pages, 16.50€ - Édition Le Rouergue, collection épik - En librairie le 23 août 2017
jeudi 12 octobre 2017

[Avis] Petites reines de Jimmy Lévy




Ça vous est déjà arrivé de terminer un livre et de ne pas savoir si vous l’avez aimé ou non ?
C’est ce que j’ai ressenti juste après la fin de ce roman, mais en écrivant les lignes que vous allez lire ensuite je peux dire que je suis passée à un cheveu du coup de cœur.
Il m’a juste manqué une explication pour un fait qui se passe à la fin du roman pour que cela soit le cas.

C’est un livre qui mérite vraiment d’être lu, découvert, mais il faudra vous armer de patience pour comprendre toute la complexité et le symbolisme que ses pages renferment.
Il vous faudra aussi passer outre les premières pages du roman qui sont parmi les scènes les plus horribles que j’ai pu lire. 
C’est cruel, ignoble, tous les qualificatifs que vous voulez, j’ai d’ailleurs posé mon livre avant de le continuer après ce premier chapitre.

Rassurez-vous, c’est le passage le plus dur du livre, choix audacieux de l’auteur de le placer comme cela, mais en même temps il vous plonge directement dans le bain. Vous savez d’emblée que derrière ce titre ce n’est pas un conte de princesse, mais bien le destin de 2 femmes, 2 femmes aux antipodes l’une de l’autre. Elles n’ont, a priori rien en commun.
Le point commun que l’on peut remarquer d’emblée c’est que toutes deux sont hantées par le poids du souvenir. Elles veulent oublier, tout oublier.
Le lien entre ces deux femmes est bien plus que ce simple fait, mais je ne peux vous en dire plus.

Anoua vit dans une tribu ancestrale subsaharienne tandis que Queenie finit ses jours dans une villa au bord d’une plage de Californie.
Les chapitres alternent les voix de Anoua et de Queenie, je me suis d’abord plus attachée à Anoua, ressentant beaucoup d’empathie pour cet enfant qui n’a rien demandé à personne, mais qui est destinée à se donner au chef de la tribu dès l’apparition de ses premières règles, elle est une petite reine pour sa tribu, c’est sa destinée.
Anoua m’a terriblement émue, c’est le personnage que j’ai préféré, les réflexions profondes qu’elle a sur la mort, sa condition de Petite Reine, de femme, sur l’amour, ce qu’elle est encore capable d’endurer ou pas m’ont touchée.
Queenie, quant à elle, j’ai eu mis plus de temps à l’apprécier pleinement, cette vieille dame a décidé qu’à son âge elle n’a plus à respecter les conventions, la politesse, elle insulte et mène la vie dure à son infirmière et à son médecin.
Plus j’avançais dans ma lecture plus je l’ai comprise, elle a elle aussi énormément souffert, derrière sa vulgarité, une carapace pour moi, se cache une femme qui a souffert dans sa condition de femme et qui n’a jamais pu oublier Julia. Pour savoir qui est Julia, vous devrez lire le livre.
La question de la maternité abordée par ce personnage m’a émue.
L’une des deux héroïnes va abandonner son enfant tandis que l’autre est stérile.
Je me suis finalement attachée à Queenie. Elle m’a fait rire avec son parler cache, mais aussi, serré le cœur. Son profond désir d’oublier, sa solitude. Le regard qu’elle porte sur la vieillesse ne me l’a rendu que plus sympathique.
L’auteur aborde aussi à travers ce personnage les thèmes de la maladie, de la démence et de l’euthanasie.

Le rythme du roman est effréné, les chapitres courts sur l’une et l’autre vous donnent envie de continuer la lecture pour comprendre tous les tenants et aboutissants.

Jimmy Lévy, à travers ses 2 héroïnes, nous écrit un roman à tendance féministe, ces deux héroïnes ne sont pas résignées à leur condition de femmes, elles sont bien décidées à être maîtres de leur destin. Peu importe ce qu’elles risquent ou ce que les gens pensent.

Le style de l’auteur est unique. Il décrit des scènes de violences, avec son personnage de Queenie la vulgarité est ce que l’on remarque au premier abord, mais la beauté de ce livre se cache justement dans ce langage sans tabou, des passages de poésie au milieu de la violence ou de la haine. Il fallait oser, Jimmy Lévy le fait et cela fonctionne parfaitement.

Il vous entraîne dans son roman de manière très brute de décoffrage pour arriver peu à peu à un style beaucoup plus sobre, une fin qui est tout le contraire du début. Émouvante et tendre.
Il a su éviter le piège de la surenchère, il aurait pu nous écrire un livre violent de bout en bout, mais au contraire tout est dosé et juste.
Le style de l’auteur sert son intrigue et colle parfaitement à la vie de Anoua et Queenie.

Un livre que je ne pensais pas avoir aimé à ce point, un livre que j’ai envie de relire et dont j’ai déjà relu certains passages. Un roman qui ne peut laisser indifférent.
Pourquoi je veux le relire, car je veux être certaine de ne pas être passée à côté de certaines choses ; je veux pouvoir trouver mes réponses à mes interrogations. Anoua est-elle une contemporaine de Queenie ? Existent-elles réellement l’une et l’autre ou est-ce juste l’histoire que nous raconte Queenie dans son carnet ?


Vraiment un roman de la rentrée littéraire que je vous recommande pour son originalité, les thèmes traités. Passez au-dessus de vos craintes, derrière la violence se cache la beauté des femmes. 

Petites reines de Jimmy Levy - roman contemporain - littérature française - 272 pages, 19€ - Édition Le Cherche Midi, rentrée littéraire 2017 - En librairie depuis le 24 août 2017
lundi 9 octobre 2017

[avis] Motel Lorraine de Brigitte Pilote




Nous sommes en 1977, Sonia fuit Montréal avec ses deux filles Georgia et Lou (Louisiane), destination Memphis ; c’est le destin qui en a décidé, Sonia est diseuse de bonne aventure. 
La seule chambre libre dans la ville qui célèbre bientôt le carnaval du coton est la chambre 306 du motel Lorraine. La chambre où Martin Luther King a été assassiné en 1968.
Brigitte Pilotte nous présente une galerie de personnages qui gravitent de près ou loin autour de ce motel en nous relatant la vie et les aspirations de Lou et Georgia.
Lou l’aînée, la rebelle, qui rêve de strass et paillettes, elle s’est mise en tête de faire carrière dans le mannequinat.
Géorgia, la cadette, qui rêve d’intégrer la chorale de l’église Brown Chapel Church et, pourquoi pas, une carrière dans la chanson.
Toutes deux vont rencontrer et croiser des habitants de cette ville qui peinent à se remettre du drame qui s’est joué près de 10 ans plus tôt, époque de la ségrégation raciale.

La couverture est trompeuse, ce n’est pas un roman d’évasion, d’amour ou d’action, je le classerais plus tôt de roman noir.

Intelligemment et originalement construit de par sa narration, l’auteure nous présente un tas de personnages cabossés par la vie.
Des protagonistes admirablement construits, très réels de par leurs faiblesses, ce ne sont pas des êtres parfaits, ils ont leurs défauts, des êtres humains qui s’échinent à sortir de leur condition ou qui essaient d’aider les autres.
De plus, l’auteure transmet un joli message à travers ses mots, à aucun moment vous ne savez directement si le personnage est « blanc » ou « noir » une manière de dire, à mon avis, que peu importe la culture, le milieu, riche ou pauvre ; tout le monde a des soucis. 
Des erreurs du passé qu’ils voudraient oublier.
Le seul personnage qui brille dans Memphis c’est Georgia, Georgia veut faire plaisir à tout le monde, à sa mère en premier, mais aussi à Miss Grace Depriest, la dirigeante de la chorale. À travers elle brille l’optimisme.
Ainsi vous rencontrerez Jacqueline, la femme de ménage du Motel ; Lonzie, photographe pour Aaron Eagle qui lui a donné du travail à son studio après sa sortie de prison ; Alabama, la soliste de la chorale ; Sonia, la mère des 2 héroïnes, etc.
Vous avez ici les principaux intervenants, ceux à qui Brigitte Pilote choisit de donner voix.

Comme je le dis plus haut ce roman est original par son schéma narratif peu commun ; il pourrait déstabiliser le lecteur pour ce qui est de mon avis, j’étais tellement avide de comprendre ce qui reliait toutes ces personnes, la trame que l’auteure me présentait, que cela ne m’a pas dérangée ; peu commun, car nous faisons des bons temporels dans le passé nous permettant de comprendre les erreurs des protagonistes, mais ce qui est, je pense, le plus perturbant c’est que certains chapitres sont écrits à la 3e personne d’autres à la première. 
Tous les personnages ont leur chapitre, l’auteure l’indique en titre.
Plus on avance dans le roman, plus on comprend que la trame tend vers le carnaval du coton et le récital de la Pentecôte à l’église Brown Chapel Church, comment ces 2 événements vont influer sur l’avenir de Lou et Georgia, mais aussi sur les autres protagonistes rencontrés.
La fin du roman permet de comprendre les fautes commises, avant cela l’auteure ne vous dévoile rien.

Un roman qui rappelle la cause esclavagiste du sud des États-Unis, la cruauté qui sévissait dans les champs de coton et dont les descendants libres maintenant essaient de leur rendre hommage ou à l’inverse les descendants des riches planteurs essaient de redorer leur blason.

Roman polyphonique qui pourra séduire pour sa narration et ses personnages aux destins liés de près ou de loin ou qui, au contraire, le lecteur ne s’attachera pas s’il s’attend à voir traiter l’assassinat de Martin Luther King en profondeur. 
L’auteure, ici, survole beaucoup de thèmes, ce sont les personnages qui sont les intrigues, beaucoup de faits sont abordés, mais pas traités en long et en large.
Des passages dramatiques sont abordés avec beaucoup de délicatesse, j’ai été saisie par certaines des erreurs commises par les personnages.


Pour moi cela a été une très belle lecture, atypique certes, mais que j’ai apprécié. 

Motel Loraine de Brigitte Pilote - roman noir, roman contemporain - 240 pages, 17,95€ - Édition Michel Lafon, 7 septembre 2017
mardi 26 septembre 2017

[Avis] Lait et miel de Rupi Kaur



Comment peut-on aimer à ce point un simple recueil de poésie ? Comment 3 phrases et un dessin peuvent-ils remuer autant d’émotion ? Rupi Kaur le fait avec son recueil "Lait et miel". 

Divisé en 4 parties, il aborde 4 thèmes à travers les yeux d’une femme. 
C’est thèmes sont : souffrir, aimer, rompre et guérir. 

On pourrait dire oui, mais ce sont des thèmes déjà abordés, oui, mais pas du tout de cette façon, à travers ces 4 mots l’auteure délivre et dénonce la souffrance des femmes et les dérives de l’humain : le viol, l’alcoolisme, la reconstruction, elle évoque la condition féministe, la quête de soi, la valeur que tout être représente, que notre corps nous appartient, que l’on vaut tellement plus qu’une apparence. 

Des phrases coup de poing, en 3 mots le ventre se serre et d’autres phrases comme un bon gâteau au miel à déguster avec du lait. 

Un recueil à garder auprès de soi, de nombreuses poésies et mots vous aideront dans votre parcours autant d’adolescent que d’adulte. 

Le recueil démarre assez durement, mais au fil de la lecture on comprend que l’auteure vous chuchote que, même si vous avez été cassé, brisé, la reconstruction est possible, que vous n’avez pas besoin des autres pour exister, le seul juge de votre vie est vous-même, que votre corps vous appartient. 

On sent aussi très fort la véracité de l’écrit, que l’auteure nous livre son vécu avec force et sensibilité, sans tabou ni excès. 
Une formidable leçon de vie, un livre à la couverture noire où rayonne tant de soleil et d’arc-en-ciel. 

C’est un coup de cœur, tant au niveau du fond que de la forme avec ces dessins minimalistes, mais qui exprime tellement d’émotion. 

Vous n’aurez aucune difficulté de compréhension ce n’est pas onirique, mais simple et efficace. 
Je le recommande à tous, même si vous ne lisez pas de poésie. 

Quelques extraits des 4 parties :

 Souffrir :

Pourquoi t’est-il si facile
D’être bienveillante envers les gens me demanda-t-il
Du lait et du miel coulèrent
de mes lèvres alors je lui répondis
parce que les gens n’ont pas
été bienveillants vers moi

Aimer

Que suis-je pour toi me demanda’ il
Je pose mes mains sur ses genoux
Et murmures tu
Es tout l’espoir
Que j’aie jamais eu
Sous forme humaine

Rompre

Je ne suis pas partie parce que
J’ai cessé de t’aimer
Je suis partie parce que
plus je restais moins
je m’aimais

Guérir

Si tu es née avec
La faiblesse de tomber
Tu es née avec
La force de te relever

Alors est-ce que ces textes ne vous parlent pas ? 
Ce ne sont que 4 extraits, ceux qui me parlaient le plus mais tous sont à citer et à lire. 

Chose incroyable, ma fille aînée ne lit jamais, je lui ai cité quelques passages et depuis elle le lit et en a parlé à ses copines et son prof de français, ils vont l’étudier en classe ;) la magie et le poids des mots !

Lait et miel de Rupi Kaur - Poésie - recueil - dessins - littérature étrangère -192 pages, 17€ - Édition Charleston - En librairie le 22 septembre 2017 -


lundi 25 septembre 2017

[Avis] Cyanure de Laurent Loison



Laurent Loison je l’ai connu sur un de mes groupes Facebook chouchou : Thrillers - serial lecteurs, sur ce groupe on découvre des auteurs confirmés et d’autres qui débutent, mais dont on a envie de les soutenir, de les lire.
J’achète donc "Charade", le premier livre, directement auprès de Laurent, l’année passée.
J’avais adoré ce livre, quand j’ai vu qu’il sortirait un nouveau livre chez Hugo Thriller j’étais joie de retrouver son écriture. Je n’ai pas lu la quatrième de couverture ni le communiqué de presse, juste le nom a suffi à me donner envie de le lire.

Tout d’abord, agréable surprise de renouer avec le commissaire Florent Bergamont, Emmanuelle de Quezac, Loïc Gerbaud rencontrés dans "Charade".

Le premier chapitre vous donne le ton avec ces 2 enfants en 1984 emprisonnés et violentés. On bascule ensuite en 2017, l’intrigue débute sur les chapeaux de roue, un ministre français est assassiné par une balle de cyanure tirée à plus de 1 km. 
Le 36 quai des Orfèvres se met en branle. Maurice de Quezac, ministre et parrain d’Emmanuelle, charge l’équipe de Florent de résoudre l’affaire.
Dans le même temps, le président de la République reçoit d’étranges missives, elles ont l’air inoffensives, mais il charge, lui aussi, Florent de trouver l’expéditeur.

L'auteur vous emmène tambour battant dans l’enquête à 200 km heure et pas seulement quand vous êtes dans la M3 de Loïc.
Le style est incisif, percutant, brut, une écriture et des dialogues scénaristiques (d’ailleurs, je verrais bien une adaptation ciné de ce livre) le caractère de Florent Barga, du Chat, les joutes verbales entre Loïc et Barga sont truculentes. 
Les jeux de mots foisonnent, ils se mouchent l’un l’autre.
Il n’y aucun temps mort, vous êtes entraînés dans l’enquête, et même si vous pensez deviner, dans la première partie, vous êtes très loin de la vérité. 
J’ai aimé le jeu de piste mis en place, le suspens constant, la dynamique du roman qui pousse à tourner page après page.
Connaissant l’auteur on fait attention à tout, depuis les citations à chaque début de chapitre jusqu’aux avancées dans l’enquête, mais j’étais loin de déceler ce que l’auteur me réservait.

Une fin inhabituelle et originale que j’ai tout simplement adorée.
Il fallait y penser, chapeau, Monsieur Laurent !

On sent le travail de recherche de l’auteur dans les descriptions des armes, mais aussi dans ce jeu de piste qui vous mène d’un bout à l’autre de la France jusque dans la mythologie hindouiste. 
Dans le choix des mots pour résoudre le ou les énigmes, j’ai cherché, mais en vain du moins pas pour toutes.
Mon cerveau a fumé, j’ai eu le cœur serré plus d’une fois, le caractère de Barga s’affirme tout comme se vie personnelle avec Emmanuelle ou quand son passé ressurgit. 
Deux scènes m’ont marquée et m’ont tirées des larmes, surtout une, à ces chapitres-la j’étais en apnée totale, pour finir complètement dévastée.
Laurent Loison s’amuse avec vos nerfs et vos sentiments. Il ne fait pas dans la dentelle et c’est que j’aime, il torture ses personnages et du coup ses lecteurs.
Il aime jouer avec ses lecteurs, il aime faire plaisir à son lectorat, c’est un pari audacieux et gagné. Vous comprendrez pourquoi en lisant le livre.
Laurent Loison confirme son talent avec ce second opus. 
On retrouve son style, mais qui s’est encore amélioré. 

Nous sommes dans un polar, où règnent la mafia et la corruption des hautes sphères, une instruction pointilleuse où l’auteur ne laisse rien au hasard, pas d’effusion de sang inutile, le regard est porté sur l’enquête.
Joli message aussi que celui de faire réfléchir le lecteur sur le jugement.

En résumé, c’est un coup de cœur, décidément en cette rentrée littéraire le thriller fait grand bruit c’est mon 2e coup de cœur ce mois-ci, le premier avec "Mon amie Adèle" qui sort, je vous le rappelle, le 27 et que vous pouvez gagner sur ma page Facebook et sur Instagram ; 
le second avec Cyanure où tous les ingrédients sont réunis pour vous faire passer un excellent moment de lecture : des protagonistes charismatiques ; un tueur au sang froid qui n’a aucune émotion ; un Barga que j’adore, il n’est pas lisse, il a ce côté rentre-dedans et pourtant très attachant ; plusieurs rebondissements qui m’ont émue et fait froid dans le dos ; un rythme soutenu et qui s’accélère au fil de la lecture, vous êtes en pente ascendante jusqu’à la fin et ce final inattendu, original. 
C’est diabolique, maintenu, imprévisible. 

Je ne peux que vous conseiller de découvrir l’auteur, il n’est pas nécessaire d’avoir lu "Charade" pour apprécier "Cyanure" même si les principaux protagonistes évoluent dans ce second livre.


Merci et bravo Laurent, vous le retrouverez prochainement ici avec une interview et peut-être une surprise ;)

Cyanure de Laurent Loison - Thriller - Polar - France - 400 pages, 19.95€ - Littérature française - Edition Hugo, collection Thriller - En librairie le 21 septembre 2017
mardi 19 septembre 2017

[Avis] Le seigneur de Charny de Laurent Decaux



Voilà vraiment longtemps que je n’avais plus lu de livre d’un auteur français sur le Moyen Âge et encore plus longtemps qu’un roman de cette période ne m’avait autant plu.
Je l’ai littéralement dévoré tant il est passionnant, un véritable page turner digne des célèbres romans courtois que j’ai lus pendant mes études de bibliothécaire.

1382, nous suivons Jacques de Charny. Il revient sur ses terres après 6 années de croisades. 
Quand il revient, il retrouve sa mère Jeanne, sa jeune sœur Marie ainsi que ses fidèles amis Arnaud et Miles. 
Sa mère, pour subvenir au besoin de la maison de Charny et à ses serfs, vassaux et serviteurs, s’est résignée à exposer Le Saint Suaire, pèlerins, seigneurs accourent de toute la France pour le voir et prier, une collégiale est même en construction pour accueillir tout ce monde. 
On en parle jusqu’à la capitale, le tout jeune roi Charles XI vient voir de ses propres yeux cette relique.
Tout ceci n’est guère du goût de Jacques, mais il s’y résout au contraire de l’église, qui elle voit d’un mauvais œil l’ostentation, accusant d’hérésie les gens de Charny. 
On se trouve en plein schisme de l’église, 2 papes sont en fonction celui de Rome et celui d’Avignon, l'histoire se déroule juste après la guerre des 30 ans et la grande épidémie de peste qui a ravagé la France.

L’écriture de Laurent Decaux est très cinématographique vous êtes plongé sans aucune difficulté de compréhension dans cette période, avec un vocabulaire riche et étoffé, des mots d’anciens Français, mais qui sont tout à fait accessibles. 
Les descriptions sont limpides, il y en a suffisamment pour comprendre les tenants et aboutissants, les protagonistes et les lieux.
L’aventure et les rebondissements sont nombreux.
Les personnages attachants et profonds, ils ont chacun des failles qu’ils cherchent à combler
Jacques qui a abandonné sa famille veut retrouver leur amour, leur respect.
Il va devoir redorer son blason surtout s’il veut faire honneur à son père légendaire : Geoffroy de Charny (Wikipedia : Porte-oriflamme et conseiller des rois de France Philippe VI et Jean II, il est considéré par ses contemporains comme l’un des meilleurs chevaliers de son temps.)
Charles, tout jeune roi, a à peine connu ses parents, il ne sait ce que c’est d’être aimé, il n’a autour de lui que ses 2 oncles Philippe de Bourgogne et Jean de Berry qui cherchent avant tout à manipuler leur neveu pour leur propre richesse.
Arnaud et Miles quant à eux sont 2 amis fidèles de Jacques, grâce il y a beaucoup d’humour. L’un aurait aimé faire des études, l’autre est un épicuriste.
J’ai été fortement attachée à bureau de La Rivière, chambellan du roi, il joue le rôle de "grand-père" de ce jeune garçon qui se retrouve avec une guerre sur les épaules.
La guerre des Flandres menée par d’Artevelde (mieux connue sous le nom de bataille de Roosebecke). 
Ce jeune roi qui en assez de la paperasserie, des impôts, des charges qui lui incombe, des représentations, il n’a aucun ami, juste des gens qui l’entourent par profit.
Une amitié et un profond respect l’attachent à Jacques depuis de son séjour au départ, incognito, chez la famille de Charny. 
Il rêve lui aussi de voyages, de chevaliers, de prouver sa valeur comme soldat, de se battre à l’égal de ses hommes à l’étendard de La France.
Jacques trouvera en lui un précieux soutien et Charles inversement. Jacques est loyal, ses amis le sont tout autant et le suivront où qu’il aille.
Ces trois-là m’ont un peu fait penser aux trois mousquetaires. 
Liés dans les bons et mauvais moments et pas les derniers quand il s’agit de festoyer, blaguer ou se battre.
Les femmes sont présentes, mais je m’y suis moins attachée sauf à l’épouse de Bureau qui, pourtant, n’apparaît que peu dans le roman et à Hélène, la sœur d’Arnaut.
Des personnages auxquels on s’attache très vite. 
Tous les protagonistes rencontrés ont un rôle à jouer et sont bien décrits : le prieur Anselme, Pierre d’Arcis ou de Vilaines, les serviteurs et les bonnes, dame d’atour comme Florentine.

Si les personnages sont bien typés il en de même pour les descriptions des paysages de La France de l’époque de la région de l’Aube avec Lirey, de la Champagne avec Troyes ou Paris.
Les constructions, ponts, églises de l’époque se dressent devant vos yeux.

Si c’est une fiction, Laurent Decaux s’appuie sur des faits réels, on sent le travail de recherche effectué, les valeurs qu’il a voulu mettre en avant. 
À la fin du livre, l’auteur vous donne les références des documents sur lesquels il s’est appuyé pour écrire son roman, les libertés qu’il a prises pour qu’elles soient cohérentes avec son histoire.

Les valeurs mises en avant sont celles de l’amitié, de l’honneur, du devoir et de la famille. 
L’amitié à l’image des 3 compères Jacques, Miles et Arnaud, toujours là l’un pour l’autre.
La famille avec le retour du fils prodige qui veut tout faire pour sauver l’honneur de sa famille et qui s’en veut d’être parti aussi longtemps loin des siens.
L’honneur et le devoir avec Charles, cet adolescent roi, esseulé, au milieu de tous ces adultes, mais qui finira par prouver sa valeur et n’oubliera pas les aides reçues et Jacques qui a maintenant la charge du domaine de Lirey, qu’il doit protéger contre ses ennemis.

Un rythme soutenu, une écriture fluide, des rebondissements, des complots, des guerres, de l’humour et de l’amour, des valeurs nobles, rires et émotions, tout est réuni pour vous faire aimer cette période de l’histoire. 
Une fluidité tout au long des 412 pages que j’ai lues beaucoup trop rapidement à mon goût.

À lire, pour tous les amateurs d’histoire, même ceux qui ne lisent pas du tout de roman sur cette période, c’est intéressant, c’est enrichissant au point de vue historique, on se rappelle de certaines choses, l’on en apprend d’autres. 
Une fin adéquate ni trop facile ni imprécise.

Un sans faute pour ce premier roman de l’auteur. Il n’en fait ni trop ni pas assez même si j’aurais aimé avoir une suite, car j’ai eu du mal de quitter les protagonistes. 

 Le seigneur de Charny de Laurent Decaux - roman historique - Moyen-Âge - Aventures - 418 pages, 19.90€ - Éditions XO - En librairie le 7 septembre 2017




lundi 18 septembre 2017

[Avis] Le triangle d'incertitude de Pierre Brunet



J’ai encore en tête les images de la TV lors du génocide rwandais en 1994, on suivait les actualités à la maison, car un ami de la famille faisait partie des Casques bleus belges envoyés en mission là-bas, alors âgée de 17 ans ces images, cette injustice, la cruauté, la barbarie m’ont marquée.
Je n’ai pas encore lu Petit Pays de Gaëlle Faye, ce qui ne saurait tarder c’est donc Le triangle d’incertitude mon premier livre sur ce pan horrible de l’histoire contemporaine.

Sans être un coup de cœur, ce livre m’a profondément ému, une lecture forte, Étienne, ce soldat envoyé en mission qui revient complètement anéanti par ce qu’il a vu et surtout parce qu’il n’a pas pu faire.
« J’ai regardé Isabelle, et j’ai senti que son visage composait le même sourire pacifique, bienveillant, que celui que nous affichions dans un village, là-bas, et que nous voulions prendre contact avec ceux dont nous faisions semblant d’ignorer qu’ils étaient des assassins ; qui d’autre que les assassins pour être encore vivants ? »

C’est à travers les yeux d’un officier de marine française que nous vivons ce génocide et plus particulièrement le massacre de Bisesero.

« L’opération turquoise est une mission de l’armée française au Rwanda du 22 juin au 21 août 1994 sous le mandat des Nations Unies, destinée officiellement à permettre le déploiement de l’aide humanitaire » 

2 ans après son retour du Rwanda Étienne a tout perdu, il est en instance de divorce, sa femme l’a quittée avec ses 2 enfants, il décide de prendre la mer à bord de son voilier le Gilliat afin de « manœuvrer, d’intervenir, le moins possible. Réfléchir le moins possible, décider le moins possible, exister le moins possible. Flotter, et laisser peut-être le trop-plein de larmes se vider ».

Étienne a tout essayé, mais n’a jamais pu parler à son épouse de ce qu’il avait vu là-bas et encore moins lui dire à quel point il se sent coupable de n’avoir rien pu faire, il ne peut lui raconter les corps massacrés, le nourrisson abandonné, il ne vit plus il survit, tenant le coup pour ses enfants, surtout ne rien leur montrer. C’est le plus important pour lui préserver sa famille au risque de la perdre.

« La marine voulait que je fasse mon devoir. Isabelle voulait que j’accomplisse mon devoir conjugal. Moi, j’étais dévoré par une évidence, celle que nous avions manqué à notre devoir là-bas. »

C’est un homme souffrant de syndrome post-traumatique qui relate sa descente aux enfers sur les terres rwandaises, enfer dont il n’est plus sorti, il se détruit, il cherche la rédemption dans les corps inconnus, boit pour peut-être savoir dormir sans revoir tous ces visages massacrés.

« S’il m’avait été donné de pouvoir tuer là-bas, peut-être aurais-je pu retrouver la vie. »

L’écriture de Pierre Brunet est acérée, brute, il vous livre les états d’âme de son personnage sans langue de bois ; il vous secoue, peut, peut-être, choquer par moments, avec la vulgarité, qui moi ne m’a pas gênée.
Il choisit de raconter cet épisode du génocide rwandais à travers le journal de bord que tient Étienne, Étienne relate sa vie en mer, mais écrit aussi ce qu’il a vécu là-bas, vous ne lirez pas avant la page 159 ce qu’est exactement la mission turquoise.
Vous avez quelques épisodes disséminés dans le vocabulaire maritime, c’est le point qui m’a le plus gênée, je n’ai aucune notion de navigation et les termes utilisés ont quelque peu gâché ma lecture, empêchant une lecture fluide tant j’ai dû user du dictionnaire pour comprendre.
Le titre du roman a 2 sens, on le comprend en lisant le roman.
Un terme maritime que l’auteur transpose pour cette colline de Bisesero où Étienne a laissé son âme.

« En avril, au début, ils avaient été plus de quarante mille Tutsis à venir parfois de loin pour se réfugier sur ces collines de Bisesero et se défendre ensemble. (…) Ils n’étaient plus que 2000 fantômes à peu près, hagards, décharnés, infectés. Deux mille condamnés en sursis qui voulaient nous faire confiance assez en tout cas pour, à la vue des miliciens qui observaient à distance, se montrer et montrer de quelle cachette ils sortaient. Sur deux mille personnes trouvées trois jours plus tôt, il n’en restait que huit cents. J’étais figé par l’éclatement de la vérité (…) si nous étions arrivés le 27 ils auraient survécu. Si nous avions agi le 28 ils auraient survécu. (…)Si nous étions arrivés le 30 au matin, ils auraient survécu. Nous étions arrivés le 30 à 14 h 15, et maintenant je les regardais mourir »

Un récit sûrement dérangeant pour l’armée française qui savait, mais à laisser-faire. 
« Les hommes, sur le terrain avaient alerté leurs supérieurs qui avaient fait remonter les informations les plus alarmantes jusqu’en haut lieu… sans réaction »
De 40 000 Tutsis au début, ils n’étaient plus que 2 000 trois mois après pour seulement 800 survivants quand les opérations de secours arrivent enfin.
L’auteure relate aussi plusieurs autres génocides, son personnage est hanté par les massacres du passé, il parle de la Shoah, de l’Arménie, etc.

Étienne entreprend cette odyssée à travers la Manche pour se sauver, plusieurs fois au cours du roman il se demande s’il ne ferait pas mieux de se laisser couler avec son fidèle Gilliat qu’il traite comme un ami, un être humain, le seul qui comprend ce qu’il ressent.

« Nous n’avons pas tué, là-bas, nous n’avons fait qu’être absents au moment où d’autres tuaient. »
« Mille deux cents vies perdues sur la conscience. »

La fin du roman est haletante, émouvante, j’ai frémi lors de cette scène de sauvetage en mer déchaînée où Étienne trouvera peut-être enfin ce qu’il cherchait en prenant la mer.
J’ai vraiment apprécié que Pierre Brunet raconte l’opération turquoise peu à peu, sans avalanche de détails sordides, c’est poignant, c’est criant de vérité tout en étant profondément humain à travers Étienne, ce soldat brisé.

Étienne qui fait tout pour s’en sortir, les psys de l’armée, un thérapeute de couple, mais, comment raconter l’innommable, comment ne pas remplir le cerveau de sa femme Isabelle par les horreurs vues, comment le verra-t-elle ensuite quand il lui dira qu’il n’a rien pu faire ?

Vous le savez, j’aime l’histoire, j’ai besoin de comprendre, de savoir et de ne jamais oublier. On a tous un devoir de mémoire pour les futures générations, ce roman en fait partie.

Si jamais l’un de mes lecteurs pouvait me conseiller un livre sur le génocide arménien, je serais contente, j’en ai entendu parler, mais je n’ai pas encore lu de roman sur le sujet, n'hésitez pas à me contactez. 

Le triangle d'incertitude de Pierre Brunet - roman contemporain - génocide rwandais -syndrome post-traumatique - littérature française - 280 pages, 17.90€ - Edition Calmann-Levy - En librairie le 17 août 2017
jeudi 14 septembre 2017

[Avis] Les derniers jours de l’émerveillement de Graham Moore




Voilà un livre difficile à classer, ni biographie ni manuel historique Graham Moore nous livre un roman rempli de faits historiques qui se sont réellement déroulés, en l’occurrence ici le procès qui opposa les 2 célèbres inventeurs Thomas Edison et George Westinghouse.
À la fin du livre, l’auteur précise les faits qu’il a adapté à son roman notamment les dates qui diffèrent quelque peu ainsi que les passages purement fictionnels.

Dès que j’ai lu le résumé, j’ai voulu lire ce roman. J’adore l’histoire, vous le savez, New York, la fin du 19e et des célèbres inventeurs, j’étais certaine de me plonger dans cette fourmilière de talent qu’a connu cette époque de grande révolution industrielle et je ne me suis pas trompée. 

Quel beau roman pour les personnes férues d’histoire ! 
C’est finement écrit, car malgré la quantité de détails scientifiques, surtout physique, l’auteur vous emmène dans son intrigue, quasiment un thriller, on se demande qui des deux hommes remportera finalement cette histoire d’ampoule à incandescence qu’ils jurent avoir inventée, l’un comme l’autre. 
Pour le défendre George Westinghouse choisit délibérément un jeune avocat Paul Cravath, il sait qu’aucun avocat de renom ne voudra se lancer dans cette affaire qui promet de belles heures de plaidoiries, que ce sera un procès à gros retentissement médiatique peu importe le vainqueur ou pire tous les avocats de New York sont liés de près ou de loin à Edison qui a déjà une très solide réputation. À cette époque, il est déjà célèbre pour toutes ces inventions ou améliorations du quotidien des Américains notamment le télégraphe.

Je me suis fortement attachée à Paul Cravath, ce jeune homme ambitieux qui veut bien faire son travail, mais qui n’a aucune idée de la duplicité dont les riches industriels sont capables. 
Le monde des affaires est un monde où tous les coups sont permis, corruption de la police ou du sénat, incendie volontaire et même tentative de meurtre.
Il devra être patient pour gérer, non seulement les 2 principaux intéressés (Thomas Edison et George Westinghouse), mais aussi le talentueux scientifique Nikola Tesla, comme tout génie il vit dans son monde, ne veut rien savoir en dehors de son laboratoire, à un langage peu commun et des tocs étranges. 
George Westinghouse le veut à son service, ce sera à Paul de le ramener à la raison et bien plus que cela, mais je ne peux vous en dévoiler davantage.
Paul rencontrera en la célèbre chanteuse Agnès Huntington une alliée de poids, intelligente, vive et rusée, elle connaît ce monde de faux-semblants et pour cause... elle aidera Paul a plusieurs étapes décisives, les voyages et leurs discussions liera les jeunes gens, mais là encore rien n’est facile Agnès est célèbre pas Paul.
Voilà pour le pitch général du roman. 

J’ai appris énormément de choses durant cette lecture, même si je connaissais Edison, les autres protagonistes principaux non et portant ils ont eux aussi révolutionnés notre quotidien.
Vous côtoierez aussi Astor, Rockefeller, Roosevelt et Morgan pour ce qui est des riches hommes d’affaires, vous croiserez Eli Jeanney, William Bell, George Pullman, Faraday, Gramme et plus tard un certain Henry Ford.
Un roman riche non seulement en personnages historiques, mais aussi une ville en pleine expansion avec des bâtiments encore connus dans le monde aujourd’hui le MET, l’opéra ou encore Central Park inauguré quelques années plus tôt, le Rockefeller Center, le Dakota Building, etc.

Je l’avoue, certain passage lors des explications de Tesla ou Westinghouse, ont été ardues pour moi qui suis nulle en physique, autant j’aime l’histoire autant l’électricité ce n’est pas mon fort du tout, mais cela ne m’a pas empêché d’être prise dans l’intrigue. 

Graham Moore sait maintenir le lecteur en alerte, plusieurs rebondissements ont lieu, des histoires inattendues et une conclusion à la hauteur de tout le roman.
On sent le travail de recherche qu’il y a eu en amont de l’écriture, autant pour ce qui purement scientifique, mais aussi pour tout ce qui est brevet (un monde que je ne connaissais pas du tout), les démarches juridiques pour la validation ou l’invalidation des ces fameux brevets.

J’ai appris quantité de choses, dans le roman avec toutes les personnes croisées ou ce que Paul, George et Thomas racontent, des objets inventés à cette époque qu’on utilise encore aujourd’hui même s’ils ont été améliorés depuis. La seule invention que je n’ai pas aimée c’est la chaise électrique. Mais bon ce n’est qu’un court passage et cela a existé ce n’est pas une fiction.
L’auteur aurait pu se contenter de livrer les faits, mais il s’attache à écrire un roman avec des protagonistes avec une réelle profondeur, il nous plonge dans ce 19e siècle sans forcer dans les détails, il a cette faculté de vous faire voir les lieux comme si vous y étiez, une écriture cinématographie qui m’a beaucoup plu. 
Ajouter à cela l’histoire et l’avancée scientifique et industrielle en plein bouillonnement, un suspens présent du début a la fin, des données techniques et scientifiques pointues, mais accessibles, le tout vous donne un livre de plus de 500 pages que l’on ne voit pas défiler même si j’ai eu quelques difficultés à appréhender certains aspects purement techniques et du coup j’ai ressenti quelques longueurs par moments, mais je vous rassure ces passages ne sont pas nombreux.
Vous voyager dans les États-Unis, vous vous amusez aux soirées mondaines, avec des citations en début de chaque chapitre soit de Steve Jobs soit de Bill Gates.
Même si cela reste un roman, 80 % du livre est véridique, les faits sont avérés, Graham Moore cite ses sources, vous donne les dates des journaux, les sites consacrés aux hommes. 
Les paroles d’Edison sont réellement les siennes. 

Je ne me suis pas posé la question avant de lire ses remerciements, car pour moi son pari était réussi, j’ai fait un voyage dans le temps retrouvant ce New York de la fin du 19e si riche pour tous les aspects, même journalistiques, on se rend compte qu’en fait nos contemporains n’ont rien inventé ou du moins pas autant qu’à cette époque. 

J’aurais vraiment aimé côtoyer ces gens, bon de loin peut-être, mais être témoin de tout cela c’était merveilleux, Graham Moore me l’a permis. 

Les derniers jours de l'émerveillement de Graham Moore - roman historique - New York - Inventions - Thomas Edison - 512 pages, 22€ - Édition Cherche Midi, sortie en librairie le 7 septembre 2017

mercredi 13 septembre 2017

[avis] Le courage qu'il faut aux rivières de Emmanuelle Favier



J’ai apprécié ce premier livre d’Emmanuelle Favier, je ne connaissais pas du tout cette coutume de
 « vierge jurée » ou plus précisément vierge sous serment. 
Une tradition ancestrale qui existe encore de nos jours dans le nord de l’Albanie c’est ce que nous relate en partie l’auteure.

Si j’ai aimé ce livre, plusieurs faits m’ont empêché d’être complètement immergée dans le récit.
Je regrette que l’auteure choisisse une voix différente de celle du début pour continuer son roman, un choix qui est pourtant intéressant, mais qui m’a détournée du thème principal des vierges jurées ».
Je ne peux vous révéler cette autre direction sans vous spolier le livre

La lecture démarre dans un petit village de montagne, un inconnu se présente à la porte de Manusche, il cherche le chef du village pour lui demander hospitalité, autre coutume qui a lieu dans ces contrées celui de demander le droit de rester et de s’établir.
Très vite Adrian, beau et charismatique, conquit le village en entier et surtout Manusche, elle est respectée par tout le village, elle y vit depuis des années.
C’est une vierge jurée depuis qu’elle a refusé le mariage prévu par sa famille, oui les mariages arrangés ont toujours lieu dans cette partie du monde.
Manusche a donc prêté serment, elle vit, s’habille comme un homme ce qui ne l’a jamais gênée jusqu’à l’arrivée du bel Adrian.
Il perturbe tout ce en quoi elle croyait et respectait, elle se sent de nouveau femme, elle comprend qu’elle a encore le droit d’aimer, mais cet homme l’aimera-t-il ?
Adrian cache de lourds secrets que l’on découvre au fil de la lecture, l’auteure oriente d’ailleurs beaucoup plus son récit sur le passé d’Adrian et ce qui l’a mené jusque dans ces montagnes.

L’écriture de Emmanuelle Favier est poétique, la comparaison qu’elle fait des rivières aux femmes m’a plu, du moins j’ai compris le titre comme cela.
Les femmes comme les rivières suivent une vie, semée d’embûches de courant, bon ou mauvais, les choix de route, de vie peuvent s’avérer désastreux et dangereux, il leur faut du courage pour mener leur existence comme elles l’entendent. 
Il faut le dire même si notre société a évolué on reste dans une société patriarcale, combien de pays dans le monde ignore l’avis des femmes ?

Ce qui est arrivé à Adrian, les pas qui l’ont mené jusque chez Manusche m’ont fortement émue, je ne m’attendais pas du tout à ce rebondissement.
La cruauté de l’être humain ne devrait plus m’étonner, mais je n’arrive toujours pas à comprendre comment on peut rejeter des personnes qui mènent des vies différentes des nôtres.

Même si l’écriture est belle, très (trop) lyrique j’ai trouvé que certains détails, sans importance, dans l’intrigue prenaient beaucoup trop de place, un roman qui est beau, mais justement à vouloir écrire des phrases très poétiques l’auteure casse le rythme qui en devient lassant, choix que je trouve dommageable, car je me suis perdue en cours de lecture, j’ai perdu en émotion pour des sujets pourtant très sensibles et d’actualité.

C’est l’histoire de personnes brisées, prises en étau par le poids des traditions que j’ai trouvé cruel à certains passages.
C’est une belle histoire d’amour, absolument pas classique (dans le sens d’un autre âge) comme on pourrait le croire. Une histoire de vie(s).

Un livre qui fera hurler les féministes tant cette coutume paraît archaïque et pourtant elle existe encore.


Vous l’avez compris j’ai aimé ce roman, mais j’ai été chagrinée par trop de petites choses qui ont perturbé ma lecture et pourtant je le recommande, car il est très intéressant, à lire si le style de l’auteure ne vous rebute pas et en ayant bien conscience que le thème annoncé en 4e de couverture n’est pas le sujet principal, mais un fil conducteur.

Le courage qu'il faut aux rivières de Emmanuelle Favier - roman contemporain - Littérature française - 224 pages, 17€ - Édition Albin Michel- En librairie le 23 août 2017
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