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lundi 9 avril 2018

(Avis) Toutes blessent la dernière tue de karine Giebel


Mon cher lecteur aujourd’hui mon avis sera écrit un peu différemment. 
Ce soir, mon cœur saigne, j’ai lu un magnifique roman même si le mot magnifique est indécent dans ces circonstances. 
J’ai retrouvé l’autrice de Meurtres pour rédemption et du Purgatoire des innocents. 
Celles dont j’ai lu tous les romans.
Celui-ci ne détrône pas Meurtres pour rédemption, mais s’en approche de très près. 
Grâce à elle, j’ai rencontré Tama, petite Tama, jeune Tama ; je ne t’oublierai pas. 

Je vais écrire pour toutes les Tama qui existent, celles qui vivent ce que toi tu as vécu. 
Merci à ta créatrice de t’avoir donné la parole. 
D’avoir permis de raconter ton histoire. 
Dur, sans pitié comme ta vie s’est déroulée.
Sans compromis, sans pudeur ni tabou. 

Ton histoire s’entremêle à celle de Gabriel. 
Les Cévennes, il y vit là reclus de la civilisation depuis qu’il a perdu Lana, celle qui était toute sa vie. 
Il a acheté tout le hameau perdu dans ces montagnes. 
Il veut être seul, totalement seul ; ne plus jamais rien ressentir à part peut être pour son chien Sophocle et ses chevaux. 
Un soir, une jeune fille gravement blessée va trouver refuge dans une des étables. 
Lui laissera-t-il la vie sauve ? Peut-il se le permettre ? 
Cette fille est dangereuse pour lui ; elle brise sa carapace ; il avait enfoui toutes ses émotions. 
En le refaisant vivre ces sentiments oubliés depuis tant d’années elle le met en danger. 
Il pensait avoir réussi à les taire à tout jamais. Il ne veut plus rien ressentir, il ne peut pas. Il n’en a pas le droit. 

Toi, Tama, tu as presque 8 ans, ta maman est décédée ; depuis tu vis chez ta tante, ton père ne peut pas t’élever et puis il va se remarier. 
Quand le jour de ton anniversaire une dame vient t’annoncer la merveilleuse nouvelle que tu vas pouvoir aller à l’école tous les jours, apprendre le français et mener une vie privilégiée, tu n’hésites pas longtemps à quitter ta terre natale, le Maroc. 
Plus tard, tu apprendras la vérité, mais là à cet instant précis tu es heureuse, étourdie de voir tant de gens, de voitures. 
Paris et ses grands boulevards, ses mille lumières, les belles maisons, tu serres ta nouvelle poupée dans tes bras, jamais tu n’as possédé d’objet plus précieux, cette dame doit être un ange, cette dame a dû être envoyée par ta maman qui t’aimait tant. 
Tu vis un rêve éveillé, mais ton réveil va être le plus dur que tu n’as jamais vécu. 
Si tu pensais ta tante sévère et le travail de la ferme pénible tu regretteras cette vie paisible au Maroc. 

Tu es devenue une esclave, à 8 ans, tu travailles des journées de 17 h minimum. 
Enfermée dans la buanderie, tu dors sur une mince couverture et un vieil oreiller. 
Tes seules possessions sont Batoul, la poupée jetée à la poubelle, oubliée comme toi. 
Les cauchemars à deux c’est mieux alors tu la serres dans tes bras. 
Tu as pu avoir une caisse en carton et une lumière que tu gardes allumée. 
Dormir n’est plus synonyme de repos pour toi, mais de terreur ; tu es enfermée dans l’antre du diable, tes premiers geôliers des enfers sont Sefana et Thierry. 
Ils t’ont achetée à Afsna, la belle dame. 
Tu rêves, du jour où ton papa reviendra te rechercher quand tu auras été assez punie, tu as dû faire quelque chose de grave pour mériter une telle punition, s’il n’y avait que le travail, le repas, le repassage, le nettoyage, t’occuper de Vadim le bébé, nuit et jour, ta lever à l’eau froide dans l’évier de la cuisine le pire ce ne n’est pas ça, ce sont les châtiments, les humiliations que tu subis. 
Tu n’as droit qu’aux restes des enfants de la famille, si tu fais une erreur, peu importe que tu n’aies que 8 ans, tu es rouée de coups, enfermée sans manger des jours entiers. 
Ton calvaire ne va faire qu’empirer, mais je ne vais pas en dire plus aux lecteurs qui vont découvrir ton histoire. 

Tu es d’accord avec moi. 
Ils doivent, eux aussi, connaître et apprendre ton histoire ; peut-être, qu’un jour cette histoire sera lue par une Tama comme toi, toi qui es avide d’apprentissages tu n’en as jamais assez, pour lire tu es prête à tout, tu sais que tu vas le payer si on te surprend, mais les livres sont pour toi des moments magiques où tu t’évades de ta prison. 

"A chaque livre, j'ai l'impression qu'une porte s'ouvre quelque part dans ma tête. Les verrous cèdent, les uns après les autres. Un livre, c'est comme un voyage, dans l'espace ou le temps. Dans l'âme des hommes, dans la lumière ou les ténèbres."

Tes autres geôliers seront pire encore si c’est possible. 
On se débarrasse de toi comme d’un objet usé, abîmé dont on s’est lassé. 
Société de surconsommation, tu es devenue, toi aussi, une consommation et pourtant mon ange, ma tendre et douce Tama tu ne demandes rien, juste être aimée, peut-être que si tu fais encore mieux on t’aimera juste un peu ; c’est ce que tu te dis.

Papa, papa, quand reviendras-tu papa pardonne-moi j’ai entendus tes cris ma chérie. 
Azhar, ton père et Afaq ta tante ne se doutent pas où tu es tombée. 
Les reverras-tu un jour ? 
Mensonges, dissimulation, profit au détriment d’un homme pauvre qui a tout perdu. 
Toi, ta dignité, tu ne veux pas la perdre, ni l’espoir. Jamais !

Karine Giebel va te faire alterner les voix de Tama et de Gabriel. 
Son vocabulaire s’adaptant à cet enfant de 8 ans, s’élaborant au fur et à mesure la maturité arrive très vite en captivité. 

Une écriture fluide, âpre, dure, rythmée. Un tempo maitrisé de bout en bout. 
Sans tabou, tu sauras tout du calvaire de Tama. 
Elle m’a coupé le souffle. J’ai continué ma lecture en apnée, en ayant peur de tourner les pages de ce que j’allais découvrir, mais elle m’a aussi enchantée par la poésie qu’elle utilise pour l’imagerie de Tama. Ces moments de souffrance où elle s’envole, ces passages où elle n’arrive plus à se taire. 
La véracité de ses propos tu te les prends en pleine face. 
Des mots qui te pénètrent au plus profond de ton cœur. 

"Ils croient que je suis là, dans la cuisine ou en train de repasser. Mais, en vérité, je suis ailleurs. Je me quitte et je m'envole, vers des contrées lointaines. Vers des vies exaltantes, des mondes meilleurs, où les petites filles ne dorment pas à côté de la machine à laver, mais dans les bras de princes plus ou moins charmants."

Plus tard à peu près à la moitié du roman une troisième voix viendra se mêler à celle de Gabriel et Tama. 
Un narrateur qui te raconte sa douleur, ses peurs, ses cauchemars qui reviennent chaque nuit ; pas d’oubli possible même si on passe pour invincible en journée. 
La nuit, tu te retrouves seul face à tes démons. 
Un autre calvaire 
Je ne peux pas te dire qui, mais c’est un personnage que j’ai aimé, un protagoniste dont j’ai compris dans sa rage combien la tristesse pesait sur ses épaules. Combien ce personnage se sentait coupable d’être né, il cherchait désespérément à être aimé, à comprendre comment aimer. 

« C’est fou le nombre de synonymes qu’il y a pour tuer tu ne trouves pas ? Il y a en bien plus que pour aimer. »

Tama ne sait rien de la vie en dehors de 4 murs même s’ils changent de propriétaires.

En 2018 le commerce d’esclave existe toujours, il n’y a que 5 ans qu’une loi est entrée dans le Code pénal. 
Combien de Tama sont cachées ; enfermées ; brisées ; n’ayant ni papier ni moyen de s’échapper, des pays étrangers, pas d’argent, cette peur de faire honte à la famille qui les étouffe. 
L’autrice m’a fait réfléchir plus d’une fois, aussi difficiles soient certains passages aussi beaux sont les mots de Tama. 

Tama, je reviens à toi, tu as Batoul, mais tu as aussi, plus tard, Atek, un oiseau, en fermant les yeux tu vas voir tous les paysages qu’il a dû survoler. 
Ton âme s’envole, tu es loin, plus sur terre, pas en terre. 


"Cette nuit-là-mais c'était peut-être en plein jour-, j'ai eu l'impression d'avoir cent ans, d'avoir vécu cent vies. Je n'étais plus une petite fille, je n'étais plus moi. A la suite d'Atek, j'ai plongé dans les entrailles de la terre. J'ai senti son odeur, son goût, sa chaleur. J'ai vu son sang, flamboyant. Dès que nous sommes remontés à la surface, des ailes ont poussé dans mon dos et je me suis envolées. J'ai traversé des forêts, l'écorce des arbres centenaires, je me suis nourrie de leur sève et de leur savoir. J'ai dépassé la canopée pour monter encore et encore. Devenue grain de poussière, j'ai parcouru l'univers, j'ai côtoyé les étoiles. Aveuglantes, magnifiques. Je volais, juste derrière Atek, et voyais le monde d'en haut. Je voyais les gens qui vivaient là. Je voyais leurs chagrins, leurs peines perdues et leurs efforts. Je voyais les gouffres ouverts sous leurs pieds, les précipices qui les menaçaient."À un moment, et je pense que c’est normal, tu vas être tentée de baisser les bras : ce n’est pas mourir qui est difficile c’est vivre, mais dans ces moments où tu ne vois plus aucune lumière au bout de ton tunnel de ta sombre prison aux barreaux acérés ta mère vient te parler, te bercer et te rappeler que tu as été aimée, tu dois tenir. Absolument. Et tu résistes encore et encore. 

4 lettres pour plusieurs mots importants de ce roman. 

Tuer, Izri, Tama, peur, rêve, joie, flou, papa, mère, 

As-tu le droit d’aimer ? Peux-tu encore rêver ? Est-ce que tu as encore ta place dans ce monde ? 
Des anges vont croiser ta route, ils s’appellent Marguerite, Vadim, Izri, plus tard, bien plus tard, deux autres que je ne nomme pas, mais je sais combien tu les as aimés ; aussi fugace a été votre rencontre. 
Aimer, tu n’as jamais cessé. Réduite à une chose, un objet, tu vis dans l’esclavage et la servitude. Quand cela prendra-t-il fin ? Ton corps est devenu une carte. Carte de tes différentes étapes, de tes différents enfers. Les 7 cercles de l’enfer de Dante je crois que tu les as tous parcourus.

"Maman disait de moi que j'étais un ange. Un ange tombé du ciel. Un ange tombé de haut. Tombé si bas. Ce que maman a oublié de dire, c'est que les anges qui tombent ne se relèvent jamais."
Petite et farouche Tama, fragile et si forte à la fois, tu m’as subjuguée devant ta résilience ; par tes rébellions, celles que tu mènes en cachette et celles que tu revendiques même si tu sais ce qu’il va t’en coûter. 

Tama, ma chère Tama. 
Belle, autant extérieurement qu’à l’intérieur.
Une âme noble, douce, reconnaissante. 
Tout ce qu’elle veut c’est lire, car lire c’est vivre ailleurs, c’est s’échapper de la réalité. Aimer, être aimée. 
Butée, bornée, intelligente, elle apprendra seule cette langue qu’elle ne connaît pas, on lui refuse l’école, mais les livres, le dictionnaire sont à portée de main.

"Il y a peu, j'ai trouvé une nouvelle citation (...)"la liberté commence où l'ignorance finit."En découvrant cette phrase de Victor Hugo, j'ai réalisé à quel point j'avais eu raison de me battre pour apprendre. Certes, lire ne m'a pas empêchée de rester une esclave (...) mais chaque jour, ça m'aide à me sentir plus forte."

Tu es enfermée, tu portes parfois des chaînes, visibles ou pas, mais jamais ils n’ont réussi à briser la révolte qui gronde en toi. Les maillons ne sont jamais totalement fermés, ni ta bouche totalement bâillonnée. 

Pour ce qui est de l’autre narrateur, je peux t’en dire très peu, il n’intervient pas souvent, le roman est braqué sur Tama. 
Gabriel, et cette Lana, qui est-elle ? 
Cette jeune fille réfugiée, sans aucun souvenir. Plus de présent, plus de passé, ni nom, ni prénom, même pas certaine d’un possible futur. 
Gabriel est un être froid, méthodique, il accomplit tout sans remord ni aucune émotion. Quoi, tu le découvriras assez vite. 

Karine Giebel va te démontrer qu’il y a plusieurs esclavages. Esclavage des apparences. Esclavage de la vengeance. Esclavage des souvenirs. Esclave de son passé impossible à oublier. 


Violence, engeance, vengeance, résilience, patience 
Vices, sacrifices, fils 
Affres, balafres 
Coup, blessures, brûlures, 
Torture, ordure 

Toi, si tu me lis, que tu sois comme Tama où dans une prison autre, oui des prisons il en existe aussi beaucoup, tu as le droit à être aimée, choyée et désirée, tu ne mérites en aucun cas les coups.
Tu as le droit d’être toi, de ressentir ces émotions. 


Espère, bats-toi, relève-toi, fais entendre ta voix, un jour, quelque part, quelqu’un te prendra la main, ne la lâche pas. 
Le monde est rempli de prédateur semant la terreur, mais même s’ils sont moins nombreux des gens honnêtes et bon, la main sur le cœur existent. Les loups règnent, mais les agneaux aussi. 

Mon cher lecteur je vais te demander de découvrir par toi-même la vie de Tama et de Gabriel. 
Âmes sensibles, s’abstenir ; des sévices il y en a, et plus d’un, mais la torture physique n’est rien à côté de la torture mentale. 
Celle qui te brise de l’intérieur, celle qui te laisse des cicatrices invisibles bien plus profondes que celles l’on peut voir sur ton corps. 
Tu verras aussi qu’un coup de poignard dans le dos est pire que dans le cœur. Confiance brisée. Retour en arrière impossible pour certaines personnes. 
Gabriel est-il comme l’ange, ou un démon de plus ? 

Tu verras que les hommes, hommes avec un grand H, je te parle des hommes et des femmes, sont capables des pires horreurs, au nom de quoi ? 
La puissance sur un être faible ? 
Ce n’est que la haine qui les habite, qui ronge leur corps. 
Tu apprendras que la violence peut être sournoise, s’installer lentement quand la proie a confiance. 
Quelle divinité Tama à t elle put offenser ? 
Mais Dieu, quel qu’il soit, quel que soit le nom qu’on lui donne ne peut exister pour infliger pareil tortures, jour après jour, mais pour Tama, peu importe même quand la mort l’appelle, elle tourne le dos à la faucheuse,.

Tama c’est lutter tous les jours, lutter même quand ce serait si facile de s’endormir pour toujours et rejoindre enfin sa mère, la voisine, le peu de personnes qui l’ont vraiment aimée, ce sera si simple de baisser les bras, mais non, jamais, elle doit résister même si la mort serait plus douce que la vie ; même si personne ne la pleurera. 
Une sacrée leçon d’humilité, d’humanité que vont te donner les narrateurs. 
Elle refuse même d’écouter la peur insidieuse et sournoise ; celle qui te fait dire que le danger n’est pas loin, elle tait son instinct, car il y a toujours cet espoir d’être aimé, de survivre et d’y arriver. 


Rouge, rouge, rouge, rouge piment, rouge sang, rouge douleur, rouge enfer, rouge, rouge, rouge fureur, rouge souffrance, rouge amour, rouge cœur, rouge passion, rouge, rouge, tout est rouge, rouge sang, rouge rubis, comment une couleur peut-elle être synonyme d’autant d’opposés. La couverture et son titre prennent tout leur sens quand tu auras lu toute l’histoire. 

Tu vois, mon cher lecteur, c’est un avis différent, mais Tama m’a tant marquée. 
Je te le conseille vraiment, soit pour découvrir l’autrice, soit pour renouer avec ses premiers romans que je n’ai jamais pu oublier. 
Tu ne seras pas épargné, mais tu es là toi bien au chaud alors quand peut-être à côté de chez toi, il y a une Tama, un Gabriel.peut-être les croises tu en rues regards baissés de peur, mais pas de toi. 

Leçon de vie, leçon de survie, j’ai vécu ces 738 pages avec mes tripes. Karine Giebel y a laissé une partie de son âme. Ça se sent. Elle n’a pas écrit ce livre dans la joie, elle a dû souffrir avec ses personnages. Êtres de papiers qu’elle arrive à rendre si réels, car tout est crédible, plausible, malheureusement, existe, tu ne peux pas faire l’autruche. 

Une écriture visuelle, tendre et dure, sadique et poétique. 
Un rythme effréné, saccadé, des mots entrelacés, de l’amour, et la mort. 
La vie plus forte que la mort, l’amour plus fort que la vie. 

Des protagonistes que tu as envie de serrer dans tes bras, tu veux t’interposer entre eux et les poings, les coups de pied, les brûlures, les viols et autres sévices. 
Je t’ai prévenu, c’est une lecture éprouvante, mais à mon sens nécessaire pour essayer une fois de plus d’éveiller les consciences 


Qui peut (sur) vivre sans être aimé ? 


Toutes blessent la dernière tue de Karine Giebel - Roman contemporain, thriller, esclavage - 744 pages, 21,90€ - Édition Belfond, en librairie le 29 mars 2018

mercredi 15 novembre 2017

[avis] Marche à l'étoile de Hélène Montardre




Au mois d’août j’avais eu un gros coup de cœur pour Underground Railroad de Colson Whitehead, Marche à l’étoile est un roman jeunesse traitant du même sujet, certes différemment, mais avec autant d’émotion.

Cher lecteur ; que tu lises des romans jeunesse ou des romans adultes, que tu t’intéresses à la cause esclavagiste, à tous ces gens qui ont œuvré dans le plus secret au péril de leur vie pour sauver des esclaves en fuite avant la guerre de Sécession, il te faut lire ces livres.

J’ai dévoré ce roman jeunesse ; passionnée autant par l’histoire de Billy en 1854 que celle du deuxième personnage qui apparaît à la moitié du livre, Jasper en 2013.

Billy a 15 ans quand celle qu’il considère comme sa grand-mère dans la plantation d’East Mill en Géorgie lui confie un secret, un nom français et un paquet contenant une seule boucle d’oreille, une étoile sertie d’or. 
Un jour quand le maître l’appelle dans la grande maison il sort son trésor, directement il est accusé de vol. Un esclave ne possède rien et sûrement pas un objet de valeur.
Il n’a d’autre choix que de fuir et de suivre l’étoile que les vieux de la plantation racontait aux enfants comme une fable, suit l’étoile elle te mènera toujours au nord.
C’est ce que Billy va entreprendre, une marche à l’étoile.
Sur sa route, il croisera bon nombre de gens travaillant pour l’Underground Railroad et fuira le chasseur d’esclaves en fuite Kingsburry qui a toujours l’air de savoir où il se trouve. 
Son but rejoindre le Canada.

« Marche à l’étoile, Billy. Marche à l’étoile, même si elle est très haute ! L’Étoile du Nord mène à la liberté… » La liberté… le mot lui donna le vertige.

2013 ; état du Maine, Jasper vient d’enterrer son grand-père. 
Il range les affaires de son aïeul et tombe sur un vieux cahier relatant le périple d’un esclave qui porte le même nom de famille que lui. 
Pour Jasper sa vie bascule, il ne s’était jamais interrogé jusqu’alors à ses origines.
 Il était américain voilà tout, mais cette découverte remet toutes ses certitudes en branle. 
Ce cahier l’obsède, il veut partir en quête de ses racines. 
Nulle part, il n’existe de registres, ni même un musée sur la traite des esclaves et des bateaux négriers. 
Ces gens étaient arrachés à leur tribu, leur famille parfois (souvent) séparée de leurs enfants, affublés d’un nom chrétien à leur arrivée dans l’une des plantations du sud. 
Des musées sur l’immigration des Russes, des Européens qui voyait dans les États-Unis une terre de promesse, de liberté et de travail au début du 20e ça oui ça existe.
Tout ce qui a été l’exploitation des esclaves c’est comme si le pays voulait gommer ce pan de leur histoire et pourtant bon nombre d’Américains sont des descendants de ces esclaves.
Jasper est loin de deviner le pays où va le mener sa quête identité ni la superbe histoire qu’il va mettre au jour.

Si j’ai préféré la partie se déroulant lors la fuite de Billy où l’on traverse plein d’états ; Hélène Montardre décrit à merveille les paysages tout comme le véritable enjeu de l’Underground Railroad.
Jasper m’a aussi ému dans sa quête d’identité alors que Billy lui était en quête de liberté.
Deux personnages admirablement construits.
Des personnages qui pourraient avoir existés, leur histoire peut être celle de milliers d’entre nous.
Combien d’entre nous connaissent réellement les branches éloignées de leur arbre généalogique ?

Un roman jeunesse très bien écrit sur la cause esclavagiste, il en existe très peu, je pense même que c’est le premier que je lis, il plaira aux jeunes, mais aussi aux adultes.

C’est fort en émotion, on craint tout du long pour Billy, c’est poétique, une écriture belle, fluide, immersive et cinématographique tellement les lieux sont admirablement décrits tout comme les protagonistes rencontrés. 
Vous aurez le cœur serré plus d’une fois et c’est en apnée que vous lirez la fuite de Billy.
L’intrigue du bijou et ce nom français renforcent encore le suspens, il vous faudra faire preuve de patience, car l’auteure ne vous délivrera pas vite le mystère.
Une histoire qui finit dramatiquement, mais qui n’en est pas moins belle.

L’histoire de Jasper est tout aussi émouvante, la quête des racines, l’importance du nom, les secrets de famille. 
Ce jeune homme est bouleversant dans sa démarche de rendre justice à cet homme qu’il n’a pas connu et n’a jamais entendu parler.

Le lien entre Billy et Jasper, le dénouement est très bien amené, le fil rouge qui les unit traverse le temps et les épreuves.
Un final très émouvant et fort en image.

Les mots sont justes, l’Undergrond Railroad bien raconté sans trop de détails atroces qui pourraient rebuter les lecteurs, les croyances des quakers bien racontées, une histoire de valeur, de justice, de l’importance du nom et de l’équivalence de l’homme qu’il soit blanc ou noir c’est un être humain.

« Jamais Billy n’avait rencontré un Blanc comme lui. Un blanc pour qui la couleur de peau ne comptait pas »

Je ne connaissais pas encore l’auteure, mais il me tarde de lire d’autres de ses romans.
Je ne peux que le conseiller à tous ; lecteurs, professeurs, élèves, bibliothécaires, à l’heure actuelle où le racisme est toujours d’actualité ; il me semble important de donner de tels livres à lire aux plus jeunes générations.


« Je suis cette montagne de pierre qui se dresse, non loin d’Atlanta, en Géorgie. Je suis le vent qui souffle sur les forêts des Appalaches. Je suis la douceur qui règne dans la clairière de la Swann Cabin, là-bas en Caroline du Nord. Je suis les ruisseaux, les torrents, les rivières et les fleuves qui coulent inlassablement vers l’océan. Je suis le marais secret de l’embouchure de la James River, en Virginie. Je suis les neiges du Vermont. Je suis aussi New York, cette ville où j’ai bâti mon foyer (…), mais je ne suis pas que cela. Je viens d’ailleurs, et une partie de moi est aussi cet ailleurs. Je suis l’Amérique, et je suis aussi deux autres pays. »

Marche à l'étoile de Hélène Montardre- Roman jeunesse, historique, esclavagisme - 448 pages, 14.90€ - Edition Rageot, en librairie depuis le 13 septembre 2017
mardi 5 septembre 2017

[Avis] Underground Railroad de Colson Whitehead


Voici un livre dont j’avais déjà entendu parler lors de sa sortie aux États unis, un livre qui a reçu le prix Pulitzer ainsi que de nombreux autres
Quel bonheur qu’il soit traduit et que je puisse le tenir entre mes mains.

Je l’ai commencé et je n’ai plus pu m’arrêter sans l’avoir terminé.

Cora, 16 ans, est esclave dans une plantation de coton de Géorgie, sa grand-mère a été enlevée en Afrique par des négriers, sa mère est la seule à avoir pu s’échapper de la plantation des Randall et ne jamais avoir été retrouvée. 
Un jour, Caesar, lui parle de regagner l’Underground Railroad pour fuir vers le nord, si au départ Cora hésite, la brutalité du maître met fin à ses doutes et elle décide de le suivre.

Colson Whitehead retrace tout un pan inacceptable de notre passé en nous parlant de la cause esclavagiste, apportant une autre dimension en décrivant cet « Underground Railroad » comme un véritable chemin de fer souterrain. S’il a vraiment existé il n’était pas souterrain (définition de Wikipedia Le chemin de fer clandestin Underground Railroad, en anglais était un réseau de routes clandestines qui étaient utilisées par les esclaves noirs américains pour se réfugier au-delà de la ligne Mason-Dixon et jusqu’au Canada avec l’aide des abolitionnistes qui adhéraient à leur cause)

L’auteur a une écriture fantastique, il nous raconte tout : les atrocités commises, les injustices, la peur constante. 
Quand Cora et Caesar s’enfuient, c’est la peur au ventre que j’ai suivi leur périple tout d’abord à pied jusqu’à retrouver la première personne qui va les emmener à la gare de l’Underground Railroad.
Ils arrivent en Caroline du Sud où tous les espoirs semblent permis, si au début Cora peine à y croire, moi aussi d’ailleurs, ça a l’air d’être vrai... juste l’air. 
Je n’en dis pas plus pour ne pas vous gâcher cette lecture inoubliable.

La liberté est-elle vraiment possible pour Cora et Caesar et si elle l’est, à quel prix l’est-elle ?
J’ai été totalement absorbée dans mon livre craignant que l’impitoyable chasseur d’esclave Ridgeway les retrouve, d’autant plus acharné qu’il est, car il n’a jamais retrouvé la mère de Cora.

J’étais Cora, j’ai eu tellement peur, j’ai pleuré en lisant l’acharnement et le massacre de ces gens dont la seule « faute » est d’avoir la mauvaise couleur de peau. 
La bêtise de l’être humain qui a peur de ce qu’il ne connaît pas et préfère réduire au silence.
Un livre qui, je pense, deviendra un jour et je l’espère un classique de la littérature au même titre que "Et si c’est un homme" de Primo Levi

La peur on la garde jusqu’à la fin du livre, c’est l’époque juste avant la guerre de Sécession, la scission entre le Nord et le Sud se fait de plus en plus grande même si certains états du Nord sont tout aussi cruels.
On a peur, mais on garde aussi espoir tout comme Cora, c’est impensable que ce terrible périple ne s’arrête pas à un moment donné.
J’ai serré les dents, fermé les yeux et repris mon souffle tout en continuant à lire, c’est l’histoire de l’Amérique qu’il nous raconte et à la fois universelle, certaines pratiques m’ont fait penser à la Seconde Guerre mondiale.
J’ai été horrifiée de lire que pour certains Américains être libre signifiait être exposé dans des vitres de musée pour plus de « réalisme » ou stériliser la population noire devenant de plus en plus importantes. 
Ce ne sont là que quelques brimades parmi toutes les horreurs que Cora et d’autres ont subi ou risquent de subir.
L’auteure crée des personnages profondément humain et inhumain et pour cause, ce n’est pas une fiction, je veux dire par là que l’esclavage et les injustices ont réellement existé. 
Il n’enjolive rien, il nous met dans la peau de Cora, Caesar, Royal, etc nous vivons, nous respirons quand ça l’est encore permis comme les protagonistes, nous subissons, nous devons faire confiance à de parfaits inconnus aucun retour en arrière n’est possible, certains abolitionnistes m’ont vraiment profondément ému, j’ai tremblé à chaque étape du périple de Cora ne sachant jamais où elle va arriver et qui va l’accueillir, ce sentiment de peur est, je crois, renforcé encore par ce tunnel souterrain, ils sont dans l’obscurité ne voient rien de ce qu’il se passe à l’extérieur, ils sont bien obligés de se remettre entre les mains des personnes qui les accueillent. 
Combien de fois je me suis dit : ils n’ont aucun moyen de s’échapper si ça tourne mal.

Un livre extrêmement réaliste et qui fait écho à ce qu’il se passe encore de nos jours.

J’ai déjà lu beaucoup de romans sur l’esclavage, ce livre est le plus beau qu’il m’a été donné de lire.
l’écriture de l’auteure est incroyable, la justesse et le poids de ses mots sont puissants.

Un livre que je recommande sans aucune hésitation, c’est impossible de rester insensible à l’histoire et à la plume de Colson Whitehead.


C’est vraiment l’écriture que je n’oublierai pas et qui m’a marqué même si les protagonistes sont forts, réalistes autant dans leur bonté que dans leur cruauté. 

Puissant, bouleversant, inoubliable.  Ne passez pas à côte de ce chef d'oeuvre

Underground Railroad de Colson Whithehead - roman historique - Édition Albin Michel - 416 pages, 22.90€ - En librairie le 23 août 2017
vendredi 1 septembre 2017

[Avis] Bakhita de Veronique Olmi


Quelle beauté d’écriture, quel magnifique livre que Bakhita de Veronique Olmi.

Je ne savais pas du tout en lisant le livre que c’était une biographie romancée, que cette enfant enlevée à l’âge de 7 ans au Darfour avait existé et encore moins qu’elle avait été béatifiée par Jean-Paul II et ensuite devenue première sainte du Soudan.

Je ne l’avais pas compris en lisant la 4e de couverture, cela ne m’a pas empêché d’avoir adoré ce livre d’une puissance rare. 
D’ailleurs si l’on ne se renseigne pas ce n’est en aucun cas gênant, car l’auteure a un talent de conteuse, on suit les pages pendant qu’elle nous raconte l’histoire. 
Une histoire dramatique, mais dont on veut comprendre le parcours.

Nous suivons la vie de Bakhita de son enfance auprès de sa tribu, née approximativement en 1869, puis son enlèvement et la période d’esclavage qui va s’en suivre jusqu’à son arrivée en Italie grâce au consul Calisto Legnani, dernier européen à traverser le désert avant la chute de Khartoum, le 26 janvier 1885.

« Quand elle est née, elles étaient deux. Deux petites filles pareilles. Et elle est restée le double de sa jumelle. Sans savoir où elle était, elle vivait avec elle. (…) La nuit surtout elle sentait sa présence, elle sentait ce corps manquant près du sien, ce souffle. Leur père était le chef du village, à Olgassa, au Darfour. Le nom de ce village et de cette région c’est les autres qui le lui ont dit, ceux à qui elle avait raconté son histoire, et qui ont fait des regroupements avec les cartes, les dates et les événements. »

« À Olgassa, donc, son père les avait exposés, sa jumelle et elle, à la lune, pour les protéger, et c’est à la lune qu’il a dit pour la première fois leurs prénoms, qui rappelaient pour toujours comment elles étaient venues au monde, et pour toujours le monde se souviendrait d’elles » 

Très vite, même à son âge, Bakhita (7 ans au moment de son rapt) comprend qu’elle doit obéir et suivre pour éviter pire que ce qu’elle vit, toujours elle gardera espoir de retrouver sa famille, même quand sa vie ne tiendra plus qu’à un souffle, elle fera des milliers de km de marche pour arriver à un marché d’esclave et être achetée par son premier maître. 
S’en suivront de nombreux autres, tous plus vils les uns que les autres, rien ne lui sera épargné, sévices, marquages, battue parfois tous les jours juste pour le plaisir de l’acheteur.

« Elle veut tout voir et tout écouter. Même ce qu’elle ne comprend pas. Elle veut retenir des mots arabes, retenir ce qu’elle voit, ce que la faim et la misère font des hommes. Elle voit la peur d’où surgit la colère, et le désespoir d’où surgit la haine. Elle reçoit tout cela, sans pouvoir le nommer. Le spectacle de l’humanité. Cette bataille qui les déchire tous. »

Bakhita veut être une « bonne et parfaite » esclave, ce sont des mots que sa maman lui disait et qu’elle n’a jamais oubliés même si tout le reste, rites, coutumes, le nom, de son village jusqu’à son propre prénom elle l’a complètement occulté et ce n’est pas étonnant vu la violence qu’elle a subie auprès de ses différents « maîtres » ou chasseurs rencontrés.

Si elle restera marquée à vie physiquement et psychologiquement comment ne pas aimer cette femme qui se met au service des plus jeunes, des plus pauvres, des malades, des rejetés de la société.
Cette femme qui même des années après son arrivée en Italie sera toujours gênée d’avoir été esclave, d’avoir été souillée alors qu’elle n’aurait rien su faire pour éviter cela.

« Elle est une esclave, et personne. Aucun maître, même le meilleur, personne jamais n’aime son esclave. Et elle se dit qu’un jour, la Madre, d’une façon ou d’une autre apprendra ce qu’est l’esclavage et ce jour-là, elle la punira pour avoir caché la monstrueuse existence qui a été la sienne. Une vie moins qu’une bête. Une vie qui se vole, une vie qui s’achète et s’échange, une vie qui s’abandonne dans le désert, sans même savoir comment on s’appelle. »

Des enfants, elle dit ceci :
 « Elle sait ce qu’ils ne savent pas dire. Elle connaît les maladies, la pauvreté et la honte de la pauvreté. (…) Elle voit mes bleus que l’on cache, elle devine qu’on a mal à la façon dont on se tient, dont on marche, dont on refuse de jouer. Elle n’est pas une adulte comme les autres, elle n’enseigne rien (…). Mais c’est elle qu’on vient chercher pour nourrir un enfant malade qui ne veut plus rien avaler, pour consoler une petite fille qui s’est fait mal et la réclame (…)Les enfants l’aiment comme on aime celle quine vous trahira jamais. »

Quelle empathie et quel amour elle dégage, son histoire avec mimmina, la petite fille dont elle est gouvernante et plus mère que la propre mère de l’enfant, m’a terriblement émue.
Veronique Olmi s’attache à retracer toute la vie de Bakhita, de sa capture jusqu’à son décès, toutes les épreuves qu’elle va devoir traverser, la seule fois où elle osera dire NON pour décider de sa vie.
Nous traversons avec elles plusieurs guerres, les révolutions en Afrique, la première et seconde guerre mondiale.
La difficulté qu’elle a eue à s’intégrer, en Italie elle est vue comme une sorcière, un diable, c’est la douceur de ses gestes et de ses yeux qui peu à peu l’aideront à se faire accepter.

Une femme d’une force incroyable et qui ne se plaindra jamais, j’ai pleuré pour l’enfant si jeune soumis à de tels sévices, pour la jeune fille innocente qui ne comprend pas toujours ce qu’il se passe autour d’elle, mais qui fait toujours de son mieux, la tendre et douce Bakhita qui me manque à la fin de ma lecture, mais ce soir je ferai comme elle je regarderai le ciel et ses étoiles et demain le soleil.

Une biographie bouleversante, remplie d’amour et d’espoir à travers la personne de Bakhita qui n’oubliera jamais aucune des personnes qu’elle a rencontrées et aimé (Binah, Hawa, Kismeh, etc) toute sa vie elle espérera que sa mère ne lui en veut pas et l’imagine assise sous son baobab.

L’écriture de Veronique Olmi est  sublime, certains épisodes relatés sont suggérés, mais suffisamment pour que l’on puisse imaginer, d’autres sont décrits dans toutes leurs cruautés. Tout du long elle s'attache à raconter les faits sans aller dans la surenchère.

Elle nous narre la vie de Bakhita, mais aussi la réalité de l’enlèvement des Africains pour devenir des esclaves dans tous les pays du monde, des êtres qui sont réduits à des choses que l’on s’échange, que l’on se donne en cadeau. 
Certaines scènes sont tout simplement abominables et ont pourtant réellement existé.

Aucune nation d’aujourd’hui ne peut se vanter de ne pas avoir commis d’atrocités envers d’autres peuples.

Encore une auteure que je découvre lors de cette rentrée littéraire et que je vais m’empresser de connaître mieux.


Une très belle biographie, au milieu de toute la haine décrite c’est la sagesse, les messages d’espoir et de courage de Bakhita qui reste en mémoire. 

Bakhita de Veronique Olmi - biographie romancée - Édition Albin Michel - 455 pages, 22.90€ - En librairie le 23 août 2017.
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